13 décembre 2017

Troubles dans la mémoire face aux traumatismes
du passé : l’exemple colonial

avec Jean-Luc BONNIOL

Au sein de l’empire de la mémoire qui s’est imposé durant les dernières décennies, il convient de s’interroger sur le lien entre mémoire et traumatismes collectifs, sur la puissance identitaire de la mémoire des tragédies, déjà pointée par Ernest Renan : « La souffrance en commun unit plus que la joie ». L’élection d’un traumatisme comme souvenir à cultiver (apte donc à la patrimonialisation) semble être la spécificité de notre époque qui privilégie la figure de la victime par rapport à celle du héros.
Mais une telle élection est exposée à la concurrence des démarches similaires : ainsi a-t-on pu évoquer les « guerres de mémoires » qui ont envahi l’espace public (par exemple mémoire « noire » contre mémoire juive…), faisant naître le besoin d’extirper ces passés de l’historicité (même si leur factualité a été validée par une évaluation historienne) et à les placer sous la protection des lois.
On s’intéressera ici plus précisément à la mémoire des oppressions mises en place par la colonisation (notamment à l’époque du système esclavagiste), à l’heure de ce que certains dénomment la « postcolonialité ». Dans le mouvement de reconnaissance croissante des mémoires particulières, celle-ci est devenue un formidable enjeu d’identité collective et a acquis par là une forte dimension politique, avec l’affirmation d’un trauma issu d’un passé qui (ne passe pas ?) n’est pas réglé, alors même qu’il n’en finit pas de persister dans ses effets…
Or les positionnements par rapport à l’un des legs principaux de la colonisation, à savoir la « race » comme mode d’identification et de hiérarchisation des individus et des groupes, traduisent de fait une profonde fracture entre deux antiracismes qui s’affrontent violemment dans la presse ou sur les écrans : d’un côté un antiracisme « différentialiste » pour qui la catégorisation raciale est un instrument de lutte pour l’égalité ; de l’autre un antiracisme « universaliste », pour lequel le combat s’inscrit au contraire dans l’espérance d’un monde débarrassé du fardeau de la race.

Jean-Luc Bonniol est anthropologue et historien, professeur émérite à Aix-Marseille-Université. Son terrain principal a concerné le monde caribéen, c’est avec lui que le Café d’Histoire d’Aix a prévu de passer son dernier Café de l’année 2017 avec nos repères habituels : c’est un mercredi, le 13 décembre 2017, c’est toujours à 18 h 30, c’est bien sûr à Aix-en-Provence, 53 cours Mirabeau, à la Brasserie « Les Deux G ».