14 novembre 2018

Au pied de l’échafaud. Une histoire sensible de l’exécution‪

Anne Carol

La recherche dans ce domaine s’est appuyée sur les rapports envoyés par les Procureurs au Garde des Sceaux sur les exécutions capitales. Quoiqu’administrative, la source est d’une grande richesse et d’une grande précision sur le comportement corporel du condamné, ses gestes, et la façon dont il trahissait ou non ses émotions. En outre, la série longue des rapports, des années 1830 à la première guerre mondiale, permet de dépasser le récit convenu des exécutions dans la presse, plutôt parisien et fin de siècle.
L’exécution capitale est à la fois un geste d’une grande violence, puisqu’il s’agit de couper un homme en deux, mais qui doit être en apparence dénué de brutalité, puisque la justice punit sans passion.
Dans un premier temps, il est nécessaire de déconstruire ce mirage et simplement restituer la dimension concrète, corporelle, faire sentir la durée, la pénibilité de ces exécutions qui durent encore des heures au début du siècle, pour le condamné comme pour les autres protagonistes de l’exécution : aumônier, gardiens, bourreaux… Chemin faisant, un des enjeux majeurs de l’exécution, de sa réussite ou de son échec, était de réussir à gérer les émotions d’une intensité inouïe qu’elle faisait naître chez tous ceux qui y participaient, dont une part importante des techniques, des routines, voire des rituels solennels mis en œuvre poursuivait ce but. C’est pourquoi, il est nécessaire d’articuler l’étude autour de cette question des émotions et du corps et ainsi de restituer une place et un rôle actif au condamné dans son exécution, soit qu’il adhère au modèle de « bonne mort » qu’on lui propose, soit qu’il invente sa propre mise en scène et subvertisse la cérémonie.
En définitive, l’hypothèse peut être avancée que ce serait en réduisant progressivement la mise à mort à une course contre la montre, pour fermer le champ à toute émotion et interdire l’expression de toute subjectivité, qu’on a fini, paradoxalement, par la rendre insupportable à ceux qui la mettaient en œuvre, tant sa violence était ainsi dénudée et éclatante.

Pour notre deuxième rendez-vous de l’année, nous avons fait appel à Anne Carol, Professeur d’Histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille, membre de l’UMR Telemme AMU-CNRS, membre associé du Centre Alexandre Koyré et membre de l’Institut Universitaire de France. Elle a notamment publié « Les médecins et la mort, XIXe -XXe siècle » (Aubier, 2004) qui a obtenu le Prix de la société française d’histoire de la médecine. Sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, elle participe à la monumentale « Histoire des émotions » (Seuil).
Nous avons retenu le titre de l’ouvrage d’Anne Carol paru chez Belin en 2017 et préfacé par Georges Vigarello pour ce Café d’Histoire.