23 janvier 2019

Une histoire du STO

Raphaël SPINA

Le STO est l’inconnu le plus célèbre des années noires : chacun sait le sens de ces trois lettres, et nul n’ignore qu’après septembre 1942, le travail obligatoire en Allemagne nazie a définitivement dégoûté la population du régime de Vichy, renforcé la Résistance et fait éclore les premiers maquis. Mais le sujet est longtemps resté négligé des historiens et de la mémoire collective. Que sait-on des modalités concrètes de l’envoi de 650 000 personnes outre-Rhin, jeunes et ouvriers en tête ? Pourquoi les occupants ont-ils longtemps obtenu toute la main-d’œuvre réclamée ? Qu’est-ce que le succès initial du ST0 nous apprend des divisions de la société française du temps, ou des difficultés de la Résistance à répondre au défi? Car il n’est pas évident de saboter le STO quand les départs se chiffrent en milliers par jour et que la naissance tardive et spontanée des maquis (mars 1943) pose des problèmes logistiques, financiers et politiques considérables… Et ce alors même que tous les réfractaires au STO ne se sont pas cachés au maquis, loin de là : la forte majorité est restée dissimulée à son propre domicile ou chez des amis, ou surtout, elle est allé s’embaucher à moindre difficulté dans l’une des innombrables fermes d’un pays encore largement rural. Sans oublier que des centaines de milliers de « refusants » ont évité le STO sans devoir passer à la clandestinité : faux certificats médicaux, entrée dans les forces de l’ordre ou dans des emplois protégés, interventions officielles… Enfin, à leur retour, la mémoire des anciens requis du STO est restée assez confidentielle et douloureuse : leurs mésaventures d’anti-héros ne sont ni assez tragiques ni assez extraordinaires pour susciter l’intérêt. Qualifiés par tous de « déportés » ou « déportés du travail » pendant la guerre, ils se voient après 1945 interdire d’utiliser ce « titre » jugé désormais confusionniste : d’où 60 ans de disputes pénibles au Parlement et en justice, avant un compromis final en 2008 avec les anciens concentrationnaires. Retour sur un tournant de l’Occupation, qui a changé la face de la Résistance, discrédité définitivement la collaboration, et bouleversé une nation entière.   

Raphaël SPINA, né en 1981, normalien et docteur en Histoire, travaille à l’université d’Aix-Marseille. Issu de sa thèse, l’ouvrage Histoire du STO (Perrin, 2017) a été récompensé par le jury de la fondation Stéphane-Bern.